Ces derniers jours, une vive polémique a secoué les réseaux sociaux maliens. En cause : une vidéo devenue virale montrant un membre de la délégation malienne au Digital Global Forum en Russie. On y voit un jeune artiste dans une performance mimant les gestes d’un singe ou d’un gorille. Le tollé fut immédiat : indignation, moqueries, critiques, et un sentiment généralisé d’humiliation nationale.

Mais, au-delà de la réaction émotionnelle, il est urgent de s’interroger sur notre rapport à l’image, à la communication, et à la manière dont nous, en tant que nation, choisissons ce que nous mettons en avant.

Une performance artistique sortie de son contexte

L’individu au cœur de la controverse est un artiste, dont l’univers est connu pour ses expressions corporelles théâtrales. En regardant les vidéos complètes, on réalise qu’il était dans un registre artistique, et non diplomatique. Certes, son geste est discutable dans ce cadre, mais il reste une expression scénique, et non une intention de nuire à l’image du Mali.

Mais cette nuance a été noyée sous un flot de commentaires désobligeants. Et c’est là que réside le paradoxe : ce n’est pas la performance en elle-même qui a causé le plus de tort, mais bien la manière dont nous l’avons relayée, interprétée et amplifiée sans discernement.

Un dénigrement venu de l’intérieur

Il faut noter avec amertume que ce dénigrement ne vient de personne d’autre que des Maliens eux-mêmes. C’est à travers nos propres mots, nos propres partages, que l’image du Mali a été salie. Cela révèle une fracture dans la manière dont nous nous percevons collectivement et dans notre rapport à la solidarité nationale.

Une réaction institutionnelle dictée par la pression populaire

Sous la pression de cette vague d’indignation, le ministère de l’Économie numérique a publié un communiqué pour se désolidariser de l’artiste, pourtant citoyen malien et membre de la délégation(officiel ou officieux). Cette décision n’a pas été motivée par un manquement officiel, mais par la peur des réactions publiques.

Et pourtant, ne dit-on pas qu’une famille reste soudée, même face aux erreurs de l’un de ses membres ? En reniant un citoyen sur la base d’une incompréhension collective, l’État a cédé à la tempête émotionnelle au lieu de la gérer avec pédagogie et responsabilité.

Un déficit d’encadrement et de stratégie

Mais cette situation révèle un malaise plus profond : le manque d’encadrement rigoureux de la délégation malienne.

Un événement de cette envergure ne se gère pas à la légère. Il nécessite :

  • Des rencontres préparatoires entre membres de la délégation pour définir une ligne de conduite commune ;
  • Une formation express à la communication internationale pour les profils non institutionnels ;
  • Une stratégie de communication de crise, avec des responsables médias identifiés et des éléments de langage prêts à l’emploi ;
  • Un dispositif de veille et de maîtrise des contenus diffusés sur les réseaux sociaux.

Ce sont peut-être des « détails », mais dans un monde où la communication est devenue une arme de guerre, les négliger revient à se tirer une balle dans le pied.

Le digital, une affaire de société entière

Il est aussi important de rappeler que le digital n’est pas seulement l’affaire des professionnels de la tech. Avec la forte pénétration du smartphone dans nos sociétés, il est devenu un outil social, politique, économique et culturel. Le digital doit donc être enseigné à l’école, dans les communautés, et intégré dans tous les secteurs de la société.

Nous devons former nos citoyens à comprendre les enjeux de l’image, des réseaux sociaux, et de la souveraineté numérique. C’est une condition essentielle pour que de tels malentendus cessent de nuire à notre image collective.

Le pouvoir de choisir ce que nous mettons en avant

Au lieu de faire de cette performance un détail regrettable dans un bilan globalement positif, nous avons choisi d’en faire l’essence du déplacement malien.

Nous avons volontairement mis en retrait :

  • Les entrepreneurs maliens venus présenter leurs innovations ;
  • Les experts en digital ayant défendu la souveraineté technologique africaine ;
  • Les communicants et porteurs de projets culturels maliens ayant su tisser des liens concrets avec des homologues russes.

Autrement dit, nous avons invisibilisé nos victoires pour mieux amplifier une erreur de perception.

Une leçon de communication à tirer

Cet épisode doit nous servir de leçon. Il nous rappelle que :

  1. Le Mali a besoin d’une stratégie de communication internationale cohérente et encadrée ;
  2. La gestion d’image ne peut plus être improvisée — elle doit être pensée, préparée, structurée ;
  3. La solidarité nationale doit primer sur la peur de l’opinion ;
  4. L’art, même déroutant, doit être compris dans son contexte avant d’être jugé ;
  5. Le digital doit être un sujet transversal, maîtrisé par tous.

Ce n’est pas ce qu’on voit qui définit ce qu’on est

Ce n’est pas ce qu’on voit dans une vidéo de quelques secondes qui définit ce qu’on est en tant que nation. C’est la valeur que nous choisissons de défendre, l’image que nous décidons de construire ensemble, et la manière dont nous protégeons nos talents tout en les encadrant intelligemment.

Le Mali a des choses à dire au monde. Il les a dites en Russie. Encore faut-il savoir écouter ce qui élève, et non amplifier ce qui divise.

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