Dans une époque faite d’incertitudes, comment engager un nouveau rapport au monde en profonde mutation ? Déjà, en son temps, Chinua Achebe en appelait à la puissance de la « refabulation » pour lutter « contre la dépossession culturelle, contre l’aliénation, contre l’assimilation ». Si la fabulation peut se définir comme l’invention d’imaginaires s’éloignant de la réalité, elle peut aussi être pensée comme une forme de résistance qui éloigne des récits dominants. La force de la refabulation serait alors d’être une puissance narrativedans un contexte international incertain.
Refabuler permet paradoxalement de construire ou d’engendrer de nouveaux possibles. Par leur inventivité, les refabulations augmentent la capacité à offrir une autre lecture du monde, à assumer une pensée critique, à découvrir un autre point de vue, à combler les failles, les absences ou les manques des récits dominants. Elles sont une invitation lancée aux artistes photographes du continent africain, de sa diaspora et aux afro-descendants à se saisir des questions qui nous préoccupent et nous affectent afin de prolonger, par la force créative de la photographie plasticienne, la réflexion autour des puissances de l’imaginaire.
La photographie refabule comme la littérature ou le cinéma, mais autrement, par les images qu’elle propose, les déplacements qu’elle opère, les perspectives qu’elle dessine, les retours en arrière qu’elle réalise. Elle modifie les manières de voir et d’envisager les choses, avec ou sans les mots. Ayant la capacité de dévoiler une autre image de nos sociétés, les artistes plongent dans l’imaginaire pour, en définitive, mieux s’emparer du réel. La photographie peut soutenir la multiplicité des récits, montrer des voies alternatives, en transformant nos images mentales, détourner nos façons de voir de leur cours ordinaires, en réinventant ce qu’on croit déjà connu et en les libérant de leurs carcans. Les refabulations sont ainsi des matrices de l’émancipation.
Comment les photographes, chacun pour leur part, s’emparent-ils, originalement, de la puissance narrative et de la refabulation pour intervenir, à leur manière, dans l’expérience vécue ? À l’heure de l’intelligence artificielle (IA), les images nous permettent-elles de percevoir les choses autrement, plus clairement ?
En déployant un éventail infini de possibilités, les refabulations photographiques concourent, par leur plasticité, par la modification de nos perceptions, par la création de possibles, à la reconquête de nos libertés. Elles revisitent et prolongent des histoires qui, pour avoir été réelles, n’étaient pas toujours les nôtres. Surtout, parce qu’elles dépassent
la fiction personnelle et que leurs énoncés sont collectifs, ces fictions agissantes conduisent à des sociétés ouvertes, à des infinités de peuples.
